enseignement

Présider aux destinées du pays implique d’investir massivement dans son enseignement supérieur et sa recherche

Tribune d’Arnaud Montebourg dans Le Monde le 9 janvier 2017 (voir la version abonnés en ligne)

Le projet que je porte pour la France est résolument tourné vers l’avenir. C’est un projet innovant et dynamique. Or pas de relance possible, pas d’innovation, pas de créativité, sans un élan nouveau donné à l’enseignement supérieur et à la recherche (ESR). Je refuse la paupérisation et la précarisation de l’université et de la recherche.

Depuis plusieurs années le budget nominal de l’enseignement supérieur a stagné alors que le nombre d’étudiants a augmenté de 10% depuis 2012 (chiffres de T. Piketty). Or nous savons que l’investissement dans la formation est l’un des déterminants majeurs de la performance économique à long terme et de la dynamique d’un pays.

On entend souvent que les secteurs du supérieur et de la recherche sont irréformables : tout au contraire, ces quinze dernières années, les réformes se sont succédées à un rythme effréné. Depuis la généralisation du processus de Bologne, ce ne sont pas moins de trois lois – loi de programme de 2006, loi Pécresse en 2007, loi Fioraso en 2013 – et une multitude de textes qui ont conduit à une reconfiguration totale du paysage français, sans qu’aucun bilan soit jamais tiré de ces évolutions.

L’ambition de renforcer la coopération entre universités, écoles et organismes de recherche doit être confirmée, mais il est absolument nécessaire de prendre en considération certains effets néfastes engendrés par cet empilement législatif et réglementaire.

Corriger la dérive libérale du système

Une vision libérale de la recherche et de l’enseignement supérieur a entraîné des changements profonds de gouvernance des établissements et de modes de financement de la recherche. La communauté scientifique et universitaire croule sous une bureaucratisation croissante, qui nuit à ses missions premières de création et de transmission des connaissances, de formation par et pour la recherche.

Or la course au gigantisme n’est pas un projet en soi. Il faut évaluer l’efficacité de tous ces dispositifs et, le cas échéant, en corriger les effets nocifs. C’est un préalable indispensable à toute nouvelle mesure organisationnelle. La prétendue autonomie tant vantée par les libéraux dissimule mal un désengagement réel et intolérable de l’État.

Je défends au contraire une présence forte de l’Etat dans un secteur si hautement stratégique. Les stop and go sont nuisibles, il ne faut pas casser ce qui a été fait mais réparer. L’Etat doit donc aider les acteurs de terrain à stabiliser les regroupements universitaires en cours (fusions, COMUE et associations) ou les reprendre pour en faire des projets qui fassent sens. Il est, bien sûr, indispensable d’y associer très étroitement celles et ceux qui constituent la principale richesse de l’ESR, à savoir les chercheurs, les enseignants-chercheurs, les personnels de soutien -sans lesquels nos laboratoires et nos universités ne pourraient fonctionner-, ainsi que les étudiants, qui n’auraient jamais dû en être écartés.

Investir à la hauteur des enjeux

Mon plan d’investissement global comprend un pilier essentiel sur la recherche et le supérieur. L’engagement de l’État doit se traduire par des moyens à la hauteur des enjeux. Les Stratégies nationales de la Recherche et de l’Enseignement supérieur visaient juste, mais nous sommes bien loin des cibles de 3% du PIB pour la recherche – dont 1% pour la recherche publique – et de 2% du PIB pour l’Enseignement supérieur ! Or ce n’est pas négociable : nous devons définir une méthode pour y parvenir. D’abord commencer par aligner la dépense moyenne par étudiant à l’université (10 000€ par an) sur celle des élèves des classes préparatoires (1,5x plus élevée). Nous en avons besoin pour la première des priorités qui est la lutte contre l’échec en premier cycle universitaire. Je propose donc un plan pluriannuel de rattrapage pour porter la dépense moyenne par étudiant à l’université à 15 000€ par an.

S’agissant de la recherche, je souhaite que toutes les sources de financement public et leur destination soient clairement tracées et sanctuarisées sur 5 ans afin de rétablir des fonds pérennes qui aillent directement aux laboratoires et afin de soutenir certaines thématiques trop souvent ignorées des appels à projet. Je pense, notamment, à la recherche fondamentale et aux sciences humaines et sociales qui sont indispensables à la compréhension du monde. Les organismes de recherche et les unités de recherche auront ainsi l’assurance de leur budget pour toute la durée du mandat.

Revaloriser l’emploi scientifique

Les réformes ont multiplié les tâches administratives pour les agents. Il faut les ramener à leurs missions premières : la formation initiale et continue ; l’orientation, la promotion sociale et l’insertion professionnelle des étudiants ; la diffusion de la culture scientifique, technique et industrielle ; la coopération internationale.

La généralisation du financement par contrats a fait exploser la précarité qui touche un tiers des effectifs. S’y ajoutent les inquiétudes sur le devenir des emplois de fonctionnaires, le faible niveau des rémunérations et la dégradation des conditions de travail ; l’attractivité de l’emploi scientifique est donc clairement menacé.

Je propose un plan pluriannuel de création d’emplois et de résorption de la précarité avec 3000 emplois d’enseignants-chercheurs, de chercheurs, d’ingénieurs, de personnels techniques, de bibliothèque et administratifs par an. Cela permettra de maintenir l’emploi scientifique de la France à un niveau attractif et concurrentiel. Les mesures de revalorisation des carrières et des rémunérations doivent être poursuivies et amplifiées. La reconnaissance du doctorat doit désormais être effective dans les conventions collectives, comme dans les grilles et procédures de recrutement de la Fonction publique. Cela fait trop longtemps que l’on attend cette mesure bienvenue. Des mesures appropriées doivent être élaborées avec la communauté afin que le recrutement se fasse au plus près de la soutenance de la thèse de doctorat. Toutes les activités, en particulier auprès des étudiants, devront également être reconnues et valorisées dans la carrière.

Replacer la réussite étudiante au cœur du système

Le pilotage actuel centré sur la conformation à des standards internationaux nous éloigne peu à peu des missions de service public nationales et ne prend pas en compte les spécificités du système français. Pour restaurer la confiance à long terme, il faut d’abord remettre la réussite étudiante au premier plan.

Les bacheliers doivent être mieux préparés à l’entrée en premier cycle et suivis individuellement via la création d’un service public de l’orientation et de l’accompagnement avec des modules d’immersion dans les établissements du supérieur. Un véritable dispositif de tutorat doit être instauré et doté de réels moyens, notamment en ce qui concerne les études de médecine qui ont à faire face au développement d’officines privées qui spéculent honteusement sur l’échec. Pour enrayer leur prolifération, je souhaite accélérer le transfert d’expérience entre les universités qui expérimentent actuellement de nouvelles formules pour la PACES. Les expérimentations qui visent à privilégier l’orientation et la spécialisation progressive, les pédagogies innovantes et la pluridisciplinarité, la diversification des évaluations avec davantage de contrôle continu, ainsi que les passerelles entrantes et sortantes vont dans le bon sens. Le numerus clausus devra être augmenté et les stages en cabinet libéral, en maison de santé pluridisciplinaires et en dispensaires seront encouragés, en conséquence, sur l’ensemble du territoire.

Le système APB doit être repensé pour plus de transparence. Les droits d’inscription seront garantis sans hausse sur 5 ans mais les bourses seront augmentées et leurs critères élargis. Je souhaite aussi que les activités associatives, humanitaires et culturelles des étudiants leur donnent des crédits pour l’obtention de leurs diplômes. Enfin, il faut simplifier toutes les démarches par la dématérialisation via un guichet unique de la vie étudiante et par la construction de logements étudiants dotés de services (pôle d’orientation) et d’espaces culturels.

Nos universités et nos écoles doivent aussi devenir les principaux opérateurs de la formation tout au long de la vie. Dans le cadre de la vaste transformation de la formation professionnelle, je veillerai à ce qu’une part croissante aille vers l’enseignement supérieur public. Il faudra, en outre, poursuivre le développement des contenus numériques, ainsi que toutes les formes de pédagogies innovantes.

La culture doit retrouver toute sa place sur les campus : des pass culture seront offerts à chaque étudiant et des partenariats noués entre universités et établissements culturels. Les ESPE comprendront dans leur programme des modules sur l’art et la culture en partenariat avec les institutions culturelles nationales.

Arnaud Montebourg