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Arnaud Montebourg : « La primaire est une arme de construction massive »

Le candidat à la primaire des 22 et 29 janvier 2017 redoute l’élimination de la gauche lors de la présidentielle.
LE MONDE | 29.11.2016 à 11h40 | Propos recueillis par Cédric Pietralunga et Bastien Bonnefous

Face à François Fillon, Arnaud Montebourg se présente comme le candidat « au cœur des gauches », le seul capable de rassembler des forces éparpillées de Jean-Luc Mélenchon à Emmanuel Macron. A cette condition, la victoire est même « possible » en 2017, assure l’ex-ministre.
Il s’exprime aussi sur sa position vis-à-vis de l’Union européenne et sur des sujets internationaux, notamment l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis et la crise syrienne.

La France

La droite a désigné son candidat à la présidentielle, François Fillon, et la gauche se présente très divisée. Comment éviter un nouveau 21 avril en 2017 ?
J’ai une crainte : le scénario noir de l’élimination programmée, avec une gauche en mode centrifugeuse, des candidats qui se multiplient hors primaire, une explosion politique au sommet de l’Etat qui rend ingouvernable le pays… Tout cela pourrait conduire à la disparition de la gauche l’année prochaine.

La primaire peut-elle l’empêcher ?

Le processus des primaires est une arme de construction massive pour rassembler les gauches. La primaire permet de submerger les stratégies diviseuses des appareils par la puissance populaire. Le peuple de gauche a envie de cette primaire, veut s’y rendre et s’y rendra certainement en nombre, pour faire exactement ce qui s’est produit à droite, c’est-à-dire décider.
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N’est-il pas déjà trop tard, avec six candidats de gauche déclarés hors primaire ?

Le peuple de gauche a un désir de rassemblement. Est-ce qu’il a les moyens de l’imposer ? Oui, en s’exprimant très fortement dans la primaire. Est-ce que cette primaire peut avoir des effets collatéraux positifs ? Oui, en amenant les candidats hors primaire à s’interroger sur une candidature qui ferait échouer ce premier rassemblement. Je note que le PCF a placé dans son texte de soutien à Jean-Luc Mélenchon une clause de revoyure après le résultat de notre primaire. Les Verts et les radicaux de gauche peuvent aussi nous rejoindre. Si nous voulons peser sur les événements, il n’y aura pas d’autre choix que de s’unir. La primaire de janvier 2017 peut nous permettre ce tremplin.

Certains laissent planer le doute sur une candidature de François Hollande sans passer par la primaire…

Le président qui refuserait un processus qu’il a accepté parce qu’il n’aurait pas l’heur de lui donner la certitude d’être désigné serait un coup de force dont il ne se relèverait jamais. J’ai imposé les primaires dans le processus de rénovation du PS il y a six ans contre l’avis de tous, et finalement chacun a compris leur vertu. Un président qui commettrait une sorte de 49.3 élyséen contre la primaire se rendrait coupable d’une œuvre de destruction de nos progrès démocratiques.
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Qui sont les électeurs que vous appelez à venir voter en janvier ?

Comme vous le savez, il faut signer une charte des valeurs de la gauche pour participer à cette primaire. Il n’y aura donc que des électeurs qui se reconnaissent dans ces valeurs. Si certains ont voté auparavant Hollande, Juppé… c’est leur liberté, nul n’est contrôleur des consciences. Ce que je sais, c’est que c’est une primaire du peuple de gauche et que tous les Français qui se sentent concernés par elle peuvent y venir.

MM. Hollande et Valls pourraient-ils être candidats, ensemble, contre vous à la primaire ?

Institutionnellement, il est impensable qu’un président et un premier ministre en exercice gouvernent ensemble le matin et fassent des meetings l’un contre l’autre le soir. Je ne sais qui a eu cette idée saugrenue, mais elle doit être âprement combattue, dans l’intérêt de la France, qui a besoin d’être gouvernée, dans l’intérêt de l’Etat, qui a besoin de clarté, et dans l’intérêt de la gauche, qui a besoin que cesse cette confusion.

François Hollande et Manuel Valls sont parfaitement d’accord sur les orientations politiques. Ce n’est pas mon cas, je suis parti avec d’autres sur des désaccords majeurs. La raison de ma candidature est dans la proposition d’une alternative.

N’est-ce pas paradoxal que la primaire de la droite ait désigné un candidat libéral à l’heure de la remise en cause du libéralisme ?

François Fillon a été désigné par plus de 4 millions de personnes [4 388 512 de votants au second tour de la primaire], mais il aura du mal à convaincre l’ensemble des Français de l’intérêt de briser sévèrement notre assurance-maladie, de supprimer 500 000 postes de fonctionnaires, ce qui conduira à un effondrement de notre système scolaire et donc à la fin de l’école gratuite, à l’effondrement du système hospitalier déjà mal en point, et à des problèmes de sécurité considérables puisque les fonctionnaires de police, de gendarmerie, les magistrats ont besoin de renforts larges.

Cette stratégie de la terre brûlée thatchérienne, conjuguée aux 100 milliards de dépenses publiques de moins, va couler le pays. Voilà pourquoi je propose à la gauche de se réveiller et de se rassembler. Fillon doit être battu et nous pouvons parfaitement atteindre cet objectif en nous rassemblant. La primaire en est une première étape et j’imagine déjà les processus suivants de rassemblement, jusqu’à la victoire. L’obstination au rassemblement est mon karma.

La victoire de M. Fillon va-t-elle modifier votre campagne ?

Je vais entrer dans une nouvelle phase, celle de la vie quotidienne des Français : l’éducation, la santé, le logement, les territoires… Mon projet est un projet de libération des Français. Organiser le renouveau du pays par le bas. Mon contre-exemple, ce sont les « oligénarques ». Ils représentent cette société de connivences, où les systèmes politique, économique, financier, médiatique se conjuguent, avec des gens qui ont une communauté d’intérêts et qui organisent le pouvoir pour eux-mêmes. Je veux démanteler cette société de connivences.
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Montebourg, le candidat antisystème ?

J’ai combattu le système politique de l’intérieur depuis vingt ans. J’y suis entré un peu par effraction et je n’ai pas suivi le cursus balisé par l’appareil. J’ai décidé, en 2012, de ne pas me représenter comme député parce que j’ai estimé que trois mandats étaient suffisants. J’ai fait le choix à 50 ans de me former. Aujourd’hui, je suis entrepreneur dans le privé au milieu des Français. Cela me permet d’être libre !

Comment comptez-vous « libérer » les Français ?

Toutes les entreprises que j’ai rencontrées depuis le début de ma campagne parlent en permanence de la sur-administration dans leur vie quotidienne. Nous sommes dans une société de la défiance, qui organise le soupçon généralisé. On imagine tous les mécanismes pour empêcher les gens de frauder, rendant la vie impossible à l’immense majorité de ceux qui veulent juste respecter les lois et règlements. Résultat, la vie est devenue étouffante et le pays bloqué. Dans n’importe quel commerce, on vous parle des normes et des contrôles ! De même dans les collectivités locales et les entreprises. Je ne souhaite pas organiser le contrôle, mais inventer au contraire un nouveau système juridico-politique reposant sur la confiance.

Comment répondre aux inquiétudes des habitants de la France dite périphérique ?

La France des petites villes, des campagnes, s’effondre. Je suis né à Clamecy, sous-préfecture de la Nièvre. Beaucoup de choses y sont à vendre aujourd’hui. Les 63 000 faillites par an en France, on les voit dans nos rues, avec les panneaux « A vendre » de toute part. Ma France, c’est celle de Raymond Depardon, la France des territoires, la France périphérique qui s’appauvrit et qui est entrée en rébellion politique.
Or, 10 millions de Français rêvent d’aller vivre loin des villes ! Ne pourrait-on pas réaliser cet exode urbain libérateur grâce à la révolution numérique ? Pour repeupler et reconquérir ces territoires, je propose que le télétravail soit puissamment encouragé et organisé en le défiscalisant. Ce seront des gains de foncier pour les entreprises dans les villes et des gains de productivité et de bonheur pour les salariés. Après la bataille du « made in France », il faut mener le combat pour le territoire.

La seule réponse est numérique ?

Je propose aussi le retour des services publics, avec des dispensaires créés dans les déserts médicaux, pourvus de médecins volontaires et salariés par la Sécurité sociale et aidés par des étudiants diplômés en médecine qui seront issus du service national, civil, militaire et humanitaire que je veux recréer.
Dans l’éducation, notre pays a pour devise l’égalité, mais ne fait que reproduire et accentuer les inégalités. Nous allons devoir investir en dédoublant les petites classes pour l’apprentissage des savoirs fondamentaux. Les mêmes instituteurs doivent suivre les mêmes enfants du CP au CE2, pour connaître les élèves, s’ajuster à leurs rythmes et à leurs problèmes, et je souhaiterais aussi mobiliser les retraités de l’éducation nationale pour que tout enfant en difficulté ait un adulte qui le suive, sous l’autorité de leur instituteur.

L’union européenne

Vous dites vouloir « casser de la vaisselle » à Bruxelles. Qu’est-ce que cela veut dire, notamment vis-à-vis de l’Allemagne ?

L’Allemagne est européenne mais l’Europe n’est pas allemande, disait le chancelier Helmut Kohl. C’est une vérité essentielle. Il y a deux blocs en Europe, qui ne se sont pas encore exprimés parce qu’ils ont eu peur d’affronter leur vérité. Après le Brexit, ce moment de vérité est arrivé. Il y a d’un côté le bloc conservateur, dirigé par l’Allemagne. De l’autre, le bloc réformateur, dont la France doit enfin prendre la tête, ce qu’elle aurait dû faire après le discours du Bourget de François Hollande [en janvier 2012].
Le bloc réformateur veut sortir de l’austérité, arrêter le dumping social à l’intérieur de l’Union européenne, construire une politique industrielle, organiser une relance keynésienne par les infrastructures et une augmentation des salaires dans tous les pays. C’est ma proposition : construire un bloc de réformateurs radicaux de l’UE en face des conservateurs allemands et de leurs alliés d’Europe du Nord ou de l’Autriche. Il s’agit de définir par le dialogue un nouveau projet européen.
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Quels pays pourraient vous aider ?

Selon les règles européennes, il suffit aujourd’hui de quatre pays pesant 35 % de la population pour bloquer l’UE. Nous allons construire un premier noyau de quatre pays, parmi les Italiens, les Espagnols, les Belges, les Portugais, les Grecs… Le projet sur lequel je veux rassembler ces pays, c’est la fin de l’austérité, ne plus appliquer des règles archaïques et aveugles, la fin du dumping social avec la directive des travailleurs détachés, à laquelle nous mettrons fin de manière unilatérale si elle n’est pas renégociée, la fin de la politique stupide qui interdit toute aide d’Etat et bâtir de nouveaux Airbus et surtout une relance économique dans les infrastructures comme l’organisent déjà quatre pays du G8 !
Le Medef estime à 60 milliards d’euros les besoins d’investissement en infrastructures de la France, je propose 20 milliards dans mon programme sur cinq ans. Le plan concerté d’augmentation des salaires partout dans l’UE est nécessaire pour relancer toute l’économie et sortir de la déflation.
Mais si Mme Merkel vous dit non, que se passe-t-il ? Vous ne répondez jamais à cette question…
Mais elle ne pourra pas dire non à tout, pour une raison simple : si elle dit non, c’est qu’elle n’est pas européenne mais d’abord nationaliste. Je ne commence pas une négociation en pensant que mon interlocuteur ne pourra que dire non. La France n’a jamais élevé ces dernières années un mot plus haut que l’autre dans la discussion politique européenne, on a tout accepté, tout abandonné, tout digéré, y compris ce qui était contraire aux intérêts vitaux de la France. Ce temps est révolu.

L’international

Le Brexit et l’élection de Donald Trump montrent un rejet de la mondialisation. Faut-il s’en réjouir ?

Il y a depuis longtemps une démondialisation culturelle qui progresse, avec l’altermondialisme né à Seattle dans les années 2000, la propagation des idées de Naomi Klein… J’ai moi-même popularisé cet état d’esprit avec la marinière, ce que j’appelle l’esprit du made in France. C’est une bataille culturelle, ce refus de la dépendance au lointain, qui est en train de trouver une force invincible dans nos sociétés.
Cette démondialisation est devenue aussi économique. Depuis plusieurs années, le rétrécissement de la mondialisation est un fait. Les échanges se rétrécissent sur des ensembles régionaux, comme l’UE. Aujourd’hui, c’est la démondialisation politique qui surgit. Elle vient de pays qui sont les inventeurs du libre-échange. C’est une révolution par le suffrage populaire en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. C’est un phénomène nouveau : eux-mêmes défendent un libre-échange limité.
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Mais des millions de Français ne vivent-ils pas de la mondialisation ?

Ce n’est pas parce que vous voulez vous protéger que vous ne voulez pas travailler avec les autres. Pour moi, la fin du libre-échange, c’est le début de l’échange libre, librement consenti. Le libre- échange, c’est un asservissement car il est imposé de façon autoritaire, il met en concurrence ce que vous ne voulez pas mettre en concurrence, il conduit à la marchandisation de choix sociétaux, il porte atteinte au choix libre des peuples.
Le philosophe allemand Habermas écrivait que la mondialisation, c’est « l’effondrement du pouvoir d’achat des bulletins de vote ». La démondialisation, c’est donc la remontée du pouvoir d’achat des bulletins de vote. Les peuples veulent décider et ils décideront d’échanger avec qui ils veulent. Ce qui n’empêche pas que des entreprises américaines aient des installations en France, que les Chinois commercent avec nous, mais ils le feront sur des bases qui respectent notre modèle social, nos choix politiques souverains, notre art de vivre européen.
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Vous pensez qu’il y a une voie médiane entre mondialisation et démondialisation ?

La mondialisation sans aucune limite, financière, commerciale, économique, a ruiné beaucoup des pays de la planète. Tous les pays pauvres sont devenus plus pauvres. Dire que cela a développé l’Afrique est un leurre. Il n’existe pas, en dehors de la Chine en Asie, une mondialisation heureuse. Seule la Chine s’en est sortie parce qu’elle a été ultraprotectionniste, archi-maoïste dans sa manière de promouvoir le capitalisme, elle a organisé la surpuissance de l’Etat.
Je défends et propose donc la réciprocité. Donald Trump et les Chinois ne voudraient pas appliquer les accords de la COP21 ? L’Europe devrait alors organiser la taxe carbone aux frontières sur les importations de la « Chinamérique », ce « G2 » qui pollue et détruit la planète.

L’élection de Donald Trump remet-elle en cause la participation de la France au commandement militaire intégré de l’OTAN ?

Cette participation nous coûte cher, nous n’y exerçons pas l’influence souhaitée et nous n’avons pas négocié une place qui nous permet d’infléchir des décisions de l’alliance. L’OTAN s’est engagée dans des expéditions militaires aventureuses, qui ont envenimé la conflictualité entre le bloc occidental et le monde arabe, et ne nous a pas protégé contre le terrorisme djihadiste. Donald Trump, qui est désormais le maître de l’alliance, l’a déclarée « obsolète ». Il me paraît naturel dans ces conditions que nous soyons capables d’assurer notre action indépendante.

Et donc sortir du commandement intégré ?

Je désapprouve la vision des blocs en guerre civilisationnelle selon la théorie d’Huntington que les néoconservateurs ont imprimé à la doctrine de l’OTAN, en utilisant des bombes de 500 kilos pour prétendument civiliser le monde. Ce n’est pas la génétique politique de la France : le gaullisme et le mitterrandisme nous ont appris l’indépendance et le refus de l’alignement. L’exacerbation du bloc occidental doit nous conduire à nous mettre à distance et retrouver les fondamentaux d’une politique non vassalisée.
Il est évident que les Européens vont avoir à apprendre à se passer du parapluie américain et cet apprentissage va se faire de façon accélérée si Donald Trump, qui semble vouloir pivoter vers l’Asie l’essentiel des préoccupations américaines, décide de se détourner de l’Europe. Oui, la France doit se préparer à réviser ses positions sur sa présence dans le commandement intégré de l’OTAN.

La France doit-elle parallèlement revoir ses relations avec la Russie ?

Nous n’avons aucune raison de nous laisser embarquer dans un engrenage de type renaissance de la guerre froide avec la Russie. Ce n’est pas notre intérêt et ce n’est pas une réalité. Il est de l’intérêt de la France que nous normalisions nos relations avec la Russie.

Ce n’est pas le cas actuellement ?

Nos relations sont pour le moins difficiles. Nous avons exercé des sanctions sur la Russie, qui ne sont pas de notre intérêt. Nous avons besoin de la Russie en raison de sa force dans les équilibres du monde.
Vous proposez donc l’arrêt des sanctions contre Moscou ?
Je crois nécessaire de revenir progressivement à la normale : d’un côté la levée des sanctions, de l’autre des solutions apportées par la Russie dans le dossier ukrainien.

Quitte à accepter le maintien au pouvoir de Bachar Al-Assad en Syrie ?

Dans le dossier syrien, notre rôle est de construire des solutions de désescalade en incluant le dialogue avec les Russes. Il faut avoir une vision du plan de sortie du conflit syrien. Qu’est-ce qu’une Syrie qui retrouverait la paix ? C’est une Syrie fédérale où les minorités sont protégées, et où la communauté internationale, l’ONU et les grandes puissances, à commencer les deux puissances régionales qui se font la guerre par procuration, l’Arabie saoudite et l’Iran, seraient autour de la table pour garantir la stabilité de la région. Ces deux grands pays ont su s’entendre sur la question du prix du pétrole au sein du cartel de l’OPEP. Ils sont donc en mesure de s’entendre sur d’autres questions.

Vous ne répondez pas sur le cas d’Assad…

Bachar Al-Assad pose un grave problème à toute la communauté internationale et donc à la France. Son sort doit être inclus dans la solution politique et diplomatique globale du drame syrien.