Retrouvez ci-dessous le discours intégral de l’appel du Mont Beuvray

Discours d’Arnaud Montebourg Mont Beuvray – 16 mai 2016

Chers amis, Mesdames et Messieurs,

C’est en citoyen libre, absolument libre, mais engagé, toujours engagé, que je m’exprimerai aujourd’hui, respectant cette ascension du mont Beuvray, devenue plus qu’une tradition amicale depuis douze ans, un rituel que nul ici ne voudrait désormais manquer.

Près de deux années se sont écoulées depuis mon départ volontaire du gouvernement, départ lié à un désaccord majeur avec les orientations politiques et les décisions économiques prises au nom du pays. Depuis, j’ai fait le choix de construire méthodiquement ma liberté, de pensée, de parole et d’action, en devenant entrepreneur, petit entrepreneur, travaillant comme tout un chacun dans des PME pour les aider à se lancer ou à rebondir. C’est une manière concrète mais modeste de participer à la création de richesse et d’emplois dans notre pays.

Cette liberté, chèrement acquise, me donne une indépendance précieuse à l’égard des intérêts du pouvoir, à l’égard des intérêts de l’oligarchie qui pèse sur la France, à l’égard de l’inamovible technostructure qui a fusionné la droite et la gauche, à l’égard du novlangue socialiste, langage sous lequel ont été ensevelis les espoirs de notre peuple.

Aujourd’hui, après avoir gardé un certain silence, vous me permettrez de reprendre la parole. Car je vois tous les jours, au milieu des Français, travaillant parmi eux, tout comme eux, le pays continuer à s’affaisser économiquement, la population continuer à s’appauvrir avec des niveaux de chômage et de faillites inégalés dans notre histoire ; je vois les Français se diviser, s’affronter et se perdre dans des guerres de religion sans issue ; je vois la France, notre chère France chaque jour passer sous la toise des technocrates européens, s’aligner et se soumettre à des intérêts internationaux qui ne sont pas les nôtres, nous exposant plus que de raison.

Je vois surtout un système politique discrédité, incapable de représenter correctement les aspirations de la population, incapable d’organiser les débats préalables aux décisions nécessaires au pays, incapable de prendre les décisions courageuses qui rehaussent, relancent et redressent la France.

On confie tous les cinq ans, à un seul homme ou un homme seul, la charge de prendre toutes les décisions, en tout et n’importe quel domaine, sur tout et n’importe quel sujet. Il n’en rend compte devant personne, ne subit l’effet d’aucun contre-pouvoir, et la population découvre l’ampleur des tromperies dont elle est régulièrement l’objet.

Le système politique est devenu une grande machine à trahir, il en est épuisé. Et s’il est une réponse à faire, c’est de permettre à la population de reprendre un tant soit peu le contrôle du destin du pays. Les responsables politiques veulent réformer la société, je proposerai d’abord que la société réforme le système politique et les responsables politiques.

Dans ces circonstances, chacun pourrait se replier sur son univers personnel, se laisser aller à s’enfermer chez soi et s’endormir égoïstement sur son quant-à-soi. Mais les Français composent une grande nation, et il nous est impossible, à nous tous, à vous comme à moi, de vivre sans la construction permanente rêvée et réelle d’un bien collectif, qui tire le pays vers un projet entraînant ses 67 millions de citoyens, quelle que soit leur religion, leur couleur de peau ou leur sensibilité.

C’est donc le moment de se réveiller, de se parler, de s’unir, de se conjuguer, de se rassembler pour susciter un projet alternatif pour le pays. Et pourquoi ne pas le bâtir nous-mêmes avec les Français qui le désireront ?

Car il n’est pas vrai qu’il n’y ait qu’une seule politique possible. Il n’est pas vrai non plus que contre le chômage, on aurait tout essayé et qu’il faudrait accepter, comme une fatalité, des pertes de souveraineté économiques et industrielles en série. Il n’est pas vrai non plus que le plein-emploi ne pourrait plus être un objectif politique qu’une nation pourrait se fixer à elle-même. Il est encore moins vrai que nous devrions tout accepter des dogmes obsolètes et absurdes, délivrés par les institutions de l’Union européenne.

Il y a toujours un choix, c’est une loi de l’Histoire. Mais cela dépend toujours de la quantité de courage, de la qualité de la créativité et de l’intensité de l’audace qu’on est prêt à y mettre.

Il y a aujourd’hui beaucoup de candidats sans aucun projet à part eux-mêmes. Et il n’y a presque aucun projet en circulation qui dise clairement où emmener le pays dans les cinq ou dix prochaines années. Pourquoi, alors, ne pas bâtir nous-mêmes ce projet ? Car mieux vaut un projet sans candidat qu’une foultitude de candidats sans projet.

Nous sommes arrivés à un moment où la société française a pris congé des appareils politiques et peut décider de reprendre le contrôle de la politique. La société civile va pouvoir bientôt s’embaucher en politique, c’est son intérêt, et c’est une nécessité publique car, là où les partis s’effondrent et disparaissent, la société, elle, est insubmersible.

Là où la société décide de se passer des appareils politiques, elle exprime pourtant le besoin de choix, d’orientations, de décisions politiques différentes. Là où les classes moyennes et populaires se sentent abandonnées et trahies, elles sauront toujours retrouver un porte-parole. Là où la gauche s’est noyée dans la droite, les Français peuvent parfaitement se rassembler autrement que dans la pensée unique, en bâtissant un nouveau projet, inventif et audacieux, créatif et alternatif, innovant et parfaitement moderne.
Je vous propose donc d’élaborer ensemble, dans les mois qui viennent, le projet que nous voudrions pour la France et pour les Français, et de le faire avec tous ceux qui voudront joindre leurs efforts aux nôtres.
Ce projet devra respecter plusieurs caractéristiques :

1- Il devra affronter et traiter les problèmes que la classe dirigeante de droite et de gauche esquive depuis des décennies ; et apporter des solutions nouvelles. De ce point de vue, ce projet devra être innovant et fera appel à tous les innovateurs de France.

2- Ce projet devra tenter de réconcilier, réunifier les deux France : la France qui va bien et la France qui va mal. La France qui va mal, c’est celle des territoires désindustrialisés, des agriculteurs appauvris et des ouvriers sans porte-voix, des PME laissées-pour-compte et des services publics délaissés. La France qui va bien c’est celle des start-up, des fonds d’investissement et des métropoles.
Chacune de ces deux France devra être entendue mais aucune des deux ne devra éviter des concessions à l’autre. Il s’agit de construire des compromis gagnants pour tous. De ce point de vue, ce projet sera républicain et fera appel à toutes les bonnes volontés de France.

3- Ce projet devra s’inspirer de certaines valeurs. Il ne niera certainement pas ce que nous sommes. Mais qui sommes-nous ? Des hommes et des femmes de gauche. Je suis un homme de gauche. Mais qu’est-ce que cela veut dire « être de gauche » dans ce moment où les repères ont disparu ?

Être de gauche ?
1- Être de gauche, c’est considérer que le pouvoir politique doit être parfois supérieur au pouvoir économique. C’est vouloir faire prévaloir les décisions de la démocratie sur les excès de l’économie. C’est soutenir l’économie créatrice de richesses si elle est au service de la société. Mais c’est refuser le laisser-faire en toutes circonstances, et c’est discipliner la finance dans ce but. C’est Roosevelt et Colbert.

2- Être de gauche, c’est être déterminé à réduire les inégalités économiques, culturelles, sociales, qui ne sont pas utiles à l’intérêt général. C’est vouloir encadrer les inégalités pour qu’elles ne prennent pas des proportions déraisonnables. C’est être pour l’égalité des droits et c’est vouloir que chacun ait une chance raisonnable d’ascension sociale à la mesure de ses efforts et de ses talents. C’est être pour la méritocratie et contre les privilèges. C’est Pierre Bourdieu et Joseph Stiglitz.

3- Être de gauche, c’est considérer qu’entre le fort et le faible, l’État doit être fort pour peser dans la balance, afin que jamais la condition du faible ne soit écrasée par la liberté du fort. C’est donc être pour la justice dans la société. « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui affranchit. » C’est Henri Lacordaire et Naomi Klein.

4- Être de gauche, c’est aimer l’invention du futur, encourager l’innovation, soutenir la créativité et croire dans le progrès technique, c’est refuser le conservatisme des positions sociales, économiques, politiques et culturelles. C’est en économie Joseph Schumpeter et en politique Francois Mitterrand.

5- Être de gauche, c’est avoir à cœur de défendre sans relâche nos libertés. C’est refuser toujours qu’elles puissent être bafouées, voire abolies : même au nom des nécessités de l’ordre public, de l’impérieuse lutte contre le terrorisme, ou de la sécurité des personnes et des biens. C’est être vigilant en termes de séparation des pouvoirs et de protection contre l’arbitraire. C’est Montesquieu et Michel Foucault.

6- Être de gauche, c’est avoir confiance dans l’intelligence des citoyens. C’est compter sur leur participation à l’effort collectif pour résoudre les problèmes de la Cité et satisfaire les aspirations contradictoires en son sein. C’est être pour l’augmentation de la démocratie, l’entraide et la solidarité civiques. C’est Lamartine et Mendès France.

7- Être de gauche, c’est s’intéresser, connaître, aimer, considérer les hommes et les femmes qui vivent durement, qui n’ont que leur force de travail ou leur petit capital pour survivre, c’est être bienveillant à la condition ouvrière et soutenir ceux qui se sentent abandonnés par la société, par la puissance publique, dans des territoires délaissés et appauvris. C’est Florence Aubenas et Louis Blanc.

8- Être de gauche, c’est faire le choix du développement et de la croissance économique écologiquement soutenables pour les sociétés humaines : par souci de justice envers les générations futures, et parce que les tensions sur nos ressources aggravent les inégalités. C’est Al Gore et Amartya Sen.

9- Être de gauche, c’est aimer et chérir sa patrie sans haïr l’étranger. C’est être indifférent à la couleur de peau des individus. C’est aimer notre culture et nos valeurs sans vouloir en faire des armes d’exclusion massive. C’est être contre le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme et les discriminations. C’est Romain Gary et le pape François.

10- Être de gauche, c’est refuser les guerres de religion. C’est défendre l’espace public contre les intrusions religieuses, tout en respectant la foi intime et personnelle de chacun. C’est Voltaire et Régis Debray.

11- Être de gauche, c’est défendre et comprendre la nation comme lieu des compromis politiques et sociaux. C’est défendre et soutenir sa patrie économique pour donner du pain et des salaires à ceux qui n’ont que leur travail pour vivre. Et c’est assumer la nation comme lieu d’affirmation d’une singularité dans le monde, sans rien perdre de l’internationalisme. C’est Jean Jaurès et Jean-Pierre Chevènement.

12- Être de gauche, c’est vouloir poursuivre et parachever l’œuvre d’égalité des droits, des chances et des opportunités entre les hommes et les femmes. C’est Simone Veil et Simone de Beauvoir.

Tous les Français ont un peu de ces valeurs en eux, car ces valeurs appartiennent à l’histoire de France et à la marche actuelle du monde. Elles sont un petit bout du monde et un grand morceau de la France, même si elles n’en sont pas l’intégralité.

Chaque Français, tout comme d’innombrables citoyens du monde, se reconnaissant dans d’autres valeurs, de droite ou tout autre encore, peut se déclarer être à tour de rôle d’accord et en partage avec une ou plusieurs de ces valeurs.

Mais alors, pourquoi aurait-on aujourd’hui l’obligation de croire que ces valeurs seraient obsolètes, irréalistes ou, pire, honteuses ? Pourquoi faudrait-il donc y renoncer ? Pour quelle raison serait-il même interdit d’y croire, de les défendre et de les mettre en œuvre ?

Aujourd’hui, ceux qui partagent ces valeurs rasent les murs, se replient dans le silence, ou désertent le champ de l’action publique. Pourquoi ? Tout simplement parce que ceux qui étaient censés rendre ces valeurs encore plus fortes, encore plus éclatantes les ont desservies, les ont abandonnées, les ont même parfois piétinées. À nous de relever le drapeau enseveli sous la poussière, de reprendre le chemin oublié de la réunification de ces valeurs avec le bien commun de la France.

La gauche c’est un morceau considérable de la France qui doit jouer son rôle dans l’histoire que les Français vont devoir à nouveau écrire ensemble.
Car être de gauche n’exclut jamais de construire, et de chercher à conclure des compromis entre nos valeurs et ceux qui ne les partagent pas. Être de gauche n’exclut jamais de tendre la main à la différence, à l’altérité, à l’opposé pourvu que cela serve le bien commun de la France. Être de gauche c’est être passionnément de France.

Dans ce climat de tensions, de confrontation, de colère, de dépit, de désespoir et de démoralisation qui saisit nos compatriotes, je crois possible qu’un projet alternatif pour la France puisse proposer et faire aboutir une forme différente et nouvelle de réunification du pays. La France en a un besoin crucial, et tous les Français y aspirent. Je crois que nous pouvons le faire.

Il s’agit de bâtir des compromis innovants, solides et durables entre des forces antagonistes du pays :
Car nous avons besoin d’alliances innovantes pour faire redémarrer l’économie française, réduire massivement le chômage et redonner le moral au pays.
– Nous avons besoin de compromis audacieux pour nous défendre, nous organiser dans la mondialisation, et retrouver la France comme puissance.
– Nous avons besoin de cette réunification pour réinstaller la France dans l’Europe, engager enfin une restructuration profonde de l’Union européenne, et nous retrouver enfin nous-mêmes dans cette Europe qui nous a quittés.
– Et nous avons un besoin vital de changement profond et puissant du système politique pour remettre le pays en mouvement. C’est pourquoi, il est indispensable que la société civile s’empare elle-même de ce problème, que la rivière souterraine qu’elle forme, et qu’on entend gronder sous nos pieds, surgisse enfin, se déverse comme dans une formidable intrusion dans le système politique.

Je lance donc un appel depuis ce mont Beuvray.

Je lance un appel aux économistes, aux entrepreneurs et aux syndicalistes, aux innovateurs, aux chercheurs et aux créateurs, aux scientifiques et aux artistes, aux citoyens engagés et, tout simplement, aux Français qui souhaitent peser sur le destin de notre nation et de notre continent : je vous propose de bâtir dans les mois qui viennent un grand projet alternatif pour la France.

Alternatif aux appareils politiques et hors leur censure, et audacieux dans l’invention de notre futur. Alternatif à la pensée unique qui a fusionné la droite et la gauche, et créatif dans la recherche de solutions nouvelles. Alternatif à l’expérience de ce qui ne marche pas et efficace dans la recherche de ce qui devra marcher.
Ce projet pour la France, venez le faire avec nous et faisons-le ensemble.

Il sera bien temps, ensuite, s’il a la consistance que j’espère, s’il sait mobiliser par ce qu’il porte et emporte, si on le sent capable de mettre en mouvement le pays, de se décider sur les candidatures.

Bien sûr, nous pouvons échouer, mais nous avons le devoir de nous y atteler parce que, tout simplement, la France ne peut plus ni désespérer ni attendre. Je ne sais pas si nous réussirons, mais nous avons le devoir de nous y atteler, avec toute l’ardeur et l’hardiesse que nécessitent les graves circonstances.

Prenons le printemps et l’été pour le faire, nous ne le regretterons pas.